Saint Keanu

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L’autre jour j’ai accepté d’aller faire un tour à la librairie avec mon voisin. Il me propose toujours de faire des tas de trucs, c’est le genre de personne extravertie qui aime les activités de plein air, recevoir quinze personnes chez lui pour l’apéro qui pourront rester dormir au besoin parce que « ma maison est la tienne », il passe son temps à sourire et à poser des questions du genre « Et toi, quels sont tes rêves ? ». Nous sommes très différents, pour ne pas dire à l’opposé…

Là, j’ai eu envie d’accepter parce que j’aime les librairies indépendantes (et j’ai bien fait parce que j’ai acheté « Un été » de Vincent Almendros qui est un petit bijou, une histoire courte où la tension monte pour s’éclaircir à la toute dernière page, le mec est aussi fort que Zweig, je conseille vivement!).

Il est extrêmement bavard, le voisin. Je côtoie beaucoup d’hommes qui sont discrets et peu affables alors le contraste est toujours saisissant. Parfois j’avoue que je décroche, je ne l’écoute plus. Je ne fais pas ça qu’avec lui, c’est fréquent depuis que je vis ce qu’on appelle un éveil spirituel. Je suis un peu dans mon monde, dans mes réflexions et des trucs mystiques qui ne s’expliquent pas vraiment (en tout cas, pour le moment je n’arrive pas bien à en parler).

Tout à coup le voisin, sans doute voyant que je ne l’écoute plus trop, veut débattre avec moi du véganisme. Il me demande encore une fois pourquoi je suis vegan. Je lui ai déjà répondu, je ne vois pas l’intérêt de continuer, et je vois bien qu’il a envie de me provoquer. Or ça ne m’intéresse pas de parler de mon mode de vie. Je préfère qu’il vienne prendre un brunch chez moi, il sera content parce que ce sera bon et il pourra se rendre compte que c’est possible de manger autrement. C’est ma façon de partager ce que je vis, la cuisine. Des pancakes sans œufs et sans lait c’est possible et c’est super bon, ça je peux le faire et en parler parce que c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup !

Chacun fait ce qu’il veut, mange ce qu’il veut, croit en ce qu’il veut. Le véganisme c’est mon chemin à moi, ma vérité, mais ce n’est pas le cas pour tout le monde et ça me va très bien. Je ne demande à personne de me suivre, l’essentiel c’est que je sois en accord avec moi-même et les autres idem. Il finit par me dire « Toi tu évites le conflit tout le temps ». Mais non, je n’évite pas le conflit puisqu’il n’y a pas de conflit. Pourquoi faudrait-il qu’on soit en conflit ? Je ne suis pas en désaccord avec toi, je lui dis. Tu es omnivore comme la majorité des humains, je l’ai été aussi, je respecte ça sinon ça veut dire que je ne me respecte pas. Tu pourras me donner tous les arguments contre le véganisme, je resterai sur ce chemin qui est ma vérité mais sans doute pas la tienne, c’est aussi simple que ça, tu sais ?

Il est devenu muet, le voisin. J’ai eu envie de lui faire un bisou mais faut pas déconner non plus hein…

Et ça m’a fait penser à Keanu Reeves. J’ai lu quelque part qu’il disait que désormais il n’avait plus envie de débattre, si quelqu’un lui disait que 5+5 = 1 il lui dirait « super, mec ! Génial ! ». C’est exactement ma façon de voir les choses. Chacun croit en ce qu’il veut, vraiment. Moi je ne suis au-dessus de personne, je ne juge pas, si tu crois que la Terre est plate, ma foi… C’est ton droit le plus strict. La question n’est pas de savoir qui a raison ou qui a tort mais qui est en accord avec soi et qui ne l’est pas.

Se taire

Quand il faudrait revendiquer, prendre la parole, participer, je chéris le silence. Apprendre à la fermer. Se taire. Écouter plutôt que de prendre la parole. En société, j’ai souvent le sentiment d’être face à des personnes qui n’écoutent pas : elles attendent leur tour de parler.

En ce moment je fais du bénévolat, on m’a appris très tôt qu’il faut donner son temps aux autres, je reproduis non pas bêtement mais plutôt parce que c’est une valeur à laquelle j’adhère. On apprend tellement en donnant de soi ! Mon activité consiste à trier des vêtements de seconde main qui ont été donnés, les plus beaux seront revendus en boutique solidaire, les autres seront redonnés à des associations de sans abris. Je ne vous cache pas qu’il m’arrive de mettre la main sur des vêtements de luxe vintage, d’autant que je travaille avec des femmes qui se foutent éperdument de la mode, ô joie !

Ces femmes parlent tout le temps. En flux continu. De tout et de rien. Le fameux small talk. Je suis nulle pour ce genre de conversation, j’ai bien essayé mais je n’arrive pas à parler de la pluie et du beau temps (pourtant ma mère et ma grand-mère sont douées pour cet exercice). Je les écoute parler de leurs petits-enfants, des vacances, du chien, de Bidule qui vend sa maison et Truc qui est mort, et bla et bla et bla, c’est sans fin.

L’autre jour, l’une d’elle disait qu’elle était blasée d’avoir trop voyagé, elle ne sait plus où aller en vacances. J’ai eu envie de lui suggérer une ou deux destinations mais je me suis tue. Elle avait envie de se plaindre, voilà tout. Une autre a parlé de la Thaïlande et a demandé si quelqu’un y était allé parce qu’elle hésite. J’aurais pu dire que j’y suis allée plusieurs fois, lui conseiller des itinéraires, des activités, et même lui donner le numéro d’un ami qui vit à Bangkok. Mais… non. Je n’ai pas envie de me mêler à leurs conversations, je préfère les écouter. Je préfère me faire discrète, je n’ai pas envie qu’on me jalouse parce que j’ai beaucoup voyagé, pour elles je suis « la jeune qui trie les vêtements femme », ça non plus elles ne le savent pas, je ne suis pas si jeune qu’elles le pensent. Je me tais, je garde ma vie pour moi, je suis là pour aider, pas pour me mettre en valeur.

Depuis que je ne bois plus, je suis plus silencieuse et plus humble. Quand je buvais j’étais vraiment insupportable, à donner mon avis sur tout, à me vanter de je ne sais même pas quoi, à parler, parler, parler… Sans alcool, je découvre ma vraie personnalité. C’est assez troublant comme expérience, comme si j’étais enfin revenue à moi. Comme si j’acceptais enfin que je suis une solitaire. Ce qui ne m’empêche pas de me mêler aux autres et de donner de mon temps.

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