Pourquoi j’arrête l’alcool

Je n’ai jamais aimé le goût de l’alcool.

Quand j’entends des apprentis experts parler d’une belle robe pourpre ou d’un vin de pays gouleyant, je sais que je suis exclue du club, je ne connais pas le vocabulaire. J’ai essayé le vin rouge, le blanc, le rosé que toutes les femmes semblent apprécier et même le jaune, c’est peine perdue.

Malheureusement, je n’ai jamais eu l’alcool chic comme les amateurs de vin, j’aime les cocktails aux noms évocateurs : Sex on the Beach, Tequila Sunrise, Moscow Mule, Manhattan… Quand je choisis mon breuvage, je sais que je vais voyager, un seul verre me suffit pour partir dans une toute autre dimension. L’ivresse arrive vite, je suis une petite nature.

Ivre, je suis sûre de moi, je pratique l’art de la répartie, je lance des petites piques bien senties, je ne suis pas méchante, j’ai de l’esprit, je fais rire la galerie. J’ose arpenter le dancefloor, parler à des inconnus, j’aime les gens – même les bébés me semblent sympathiques alors que sobre je les fuis comme la peste. Dans un premier temps, je suis tout à fait fréquentable.

Je me souviens d’une soirée passée dans un pub avec des amies, un groupe d’hommes avait insisté pour rejoindre notre table, nous avions accepté et pas mal bu jusqu’au moment où j’annonce que je les abandonne pour aller aux toilettes. Au moment où je ferme la porte des toilettes derrière moi, l’un d’eux s’engouffre dedans, me plaque contre le mur et m’embrasse. Je le laisse faire parce que je ne comprends pas ce qui se passe, je n’ai jamais exprimé un quelconque intérêt pour ce garçon, pourtant il a cru que je l’invitais à copuler au sous-sol. Alors qu’il touche mon corps sans mon autorisation, je réussis à le convaincre d’arrêter, je mens, « Je préfère qu’on aille chez moi, c’est sale ici ». On n’ira jamais chez moi, je fuirais en remontant dans le pub, envoyant des messages à mes amies pour leur expliquer les raisons de ma désertion.

Ce qui est arrivé n’est pas de ma faute. Mais je suis responsable des mots qui sortent de ma bouche, je suis responsable de mon comportement. L’alcool altère mes mots. L’alcool peut faire croire aux hommes que je suis disponible. Plus je bois, plus mon discours est acerbe, mon comportement aguicheur ; à chaque verre, je me mets en danger. Il n’y a rien de noble à « boire comme un homme », ce n’est pas ça l’égalité des sexes. Le simple fait d’être une femme me met en danger, pourquoi accumuler les risques ?

Je ne serai jamais cette élégante juchée sur des stilettos qui lève à peine le coude pour poser ses lèvres délicates sur son verre à pied, si en début de soirée je garde encore un peu de contenance et de dignité, je finis les collants filés et le cheveu hirsute dans le caniveau. Pour faire taire un personnage un peu pédant, je verse le contenu de mon verre sur sa tête ou dans son dos puis je fuis tel un petit chaton espiègle. J’ai le souvenir d’une longue course poursuite sur deux ou trois arrondissements après avoir souillé la belle chemise blanche d’un homme en colère. Je lui ferais des excuses sincères motivées par la honte, toujours elle. Et je paierais le pressing pour compenser mon comportement minable. Il acceptera mon mea-culpa parce que lui, c’est la cocaïne, son problème. Chacun sa croix. Personne ne s’en doute, j’ai l’air si sage, c’est pourtant moi qui suis à l’origine des quiproquos de chaque soirée où l’on me laisse entrer.

Lors d’une soirée privée, j’invite un garçon que je sais en couple à me suivre aux toilettes où je vomis dans le lave-main alors qu’il baisse ma culotte. L’alcool affecte ma prise de décision, je suis à sa merci. J’ai honte. Je m’embrouille avec les videurs et les chauffeurs de taxi qui ont peur que je vomisse dans leur berline. Trop souvent je me retrouve dans un appartement que je ne connais pas avec des personnes que je ne connais pas. Je n’ai aucune idée de l’enchaînement de mes actions, je ne suis qu’à demi consciente en permanence. Après six verres (j’ai remarqué que c’était le chiffre exact), je ne parle plus français, je ne m’exprime qu’en anglais. Souvent j’ai été la confidente improbable de grands timides, j’ai essuyé les larmes des dépressifs et des cocus, j’ai été dans l’empathie jusqu’à l’écœurement. Tout le monde m’aime. Soudain on me déteste : je vais trop loin. Je ne vaux pas mieux que John Galliano un soir d’hiver devant la Perle ; je raconte n’importe quoi, je dis des choses que je ne pense pas juste pour l’art de la provocation, je deviens méchante, je suis aigrie, je ne me souviens pas de ce que je dis. C’est un miracle que personne ne m’ait encore cassé la gueule.

Je bouche des toilettes, trop de papier. J’embrasse un homme, il était marié. Je vole un chien (il est mal-aimé), on menace d’appeler la police et moi la société protectrice des animaux. Je fais tomber un œuf de Fabergé, c’était un héritage… Mes nuits se terminent avec perte et fracas, je m’engouffre dans un taxi ou une bouche de métro, je longe les murs, j’ai perdu mon sac à main, mon portefeuille ; la tête, sans doute. J’enlève mes chaussures pour pouvoir courir. Pieds nus je sautille sur les colonnes de Buren mais c’est devant la pyramide que je me retrouve toujours, prête pour le lever du soleil avec en tête la chanson de Monsieur Dutronc. Il est cinq heures, Paris se lève. Il est cinq heures, je n’ai pas sommeil…

Pourtant, je n’aime pas le goût de l’alcool. J’aime l’ivresse. Perdre le contrôle, oser dire ce que j’ai sur le cœur, parce que j’en ai gros sur le cœur, je déteste mon travail, je bois pour oublier que je travaille pour des hommes pressés aux mœurs douteuses. Je quitte Paris le week-end pour rejoindre une ville européenne en espérant que là-bas, ça ira mieux. Là-bas, je fais comme à Paris. Je suis ivre à Milan, ivre à Londres, ivre à Amsterdam, ivre à Prague. Ivre presque morte à Cracovie. J’ai quand même la décence de ne pas visiter Auschwitz avec la gueule de bois.

*

Un samedi matin, encore atteinte par les excès de la veille, j’appelle les alcooliques anonymes. J’y trouve une écoute, un réconfort, on me rassure : je ne suis pas alcoolique. Je le sais déjà. Je ne bois pas tous les jours, je peux passer des semaines sobre, je n’ai jamais ressenti le manque d’alcool, rien, aucun symptôme.

En dehors des alcooliques anonymes, il n’existe aucune structure pour les personnes qui comme moi ne savent pas boire. J’ai le sentiment d’avoir un problème avec l’alcool mais personne ne semble me prendre au sérieux, ni mes amis, ni les médecins qui recommandent un verre de vin quotidien. Je suis comme les malades dont les résultats sont excellents à qui on annonce fièrement qu’ils n’ont rien alors que leur souffrance est réelle.

Si je ne suis pas alcoolique mais que je ne parviens pas à être raisonnable à chaque fois que je bois, quel est mon problème ? Peut-on mettre un nom dessus ? Le parisianisme ? Faut-il déménager en province ?

Quand j’explique à mes amis que j’arrête de boire, ils ne comprennent pas pourquoi. « Tu ne crois pas que tu exagères un peu ? », «Tu n’es pas alcoolique, n’importe quoi ! », « Tu parles tu vas tenir trois jours, on te connaît… », «  Tu peux quand même boire un seul petit verre avec nous, non ? Juste un, allez…. », « T’as pas peur de devenir chiante si tu ne bois plus ? ». Pourtant ils savent qu’il m’arrive d’aller trop loin, ça nous est tous arrivé sans exception. Tout ce petit monde préfère vivre dans le merveilleux monde du déni, un monde confortable où chacun peut continuer à se complaire dans un mode de vie qui est le même depuis la fac. Je les avais déjà emmerdé en arrêtant de fumer, je ne vais quand même pas oser arrêter de picoler !

Combien de fois ai-je menti pour justifier mon absence au travail parce que j’étais incapable de mettre un pied devant l’autre ? Comme je ne côtoie plus du tout mes cousines qui sont mortes à mes yeux, je n’ai aucun scrupule à expliquer à mon employeur que l’une a fait une tentative de suicide et que l’autre est soudainement décédée suite à un arrêt cardiaque ou un AVC… les médecins attendent l’autopsie pour confirmer les causes de la mort… J’en saurai plus bientôt mais je dois me rendre à l’enterrement dans le sud de la France, bla bla. On me croit, personne n’ose tuer sa famille. Parfois c’est un peu plus gai, j’invente le mariage d’un cousin à New York ou à Bali. Je m’invente des sœurs pour mieux pouvoir les tuer ou les marier, selon les circonstances.

À chaque fois que j’essaie d’arrêter de boire, je tiens quelques jours ou quelques semaines jusqu’à un anniversaire, un pot de départ, ou simplement un vendredi soir où j’ai besoin d’évacuer le stress de la semaine. J’arrête l’alcool blanc, je ne bois plus que de la bière pour limiter les dégâts ; j’essaie l’autodiscipline puisque personne ne peut m’aider. Je suis en colère. Je ne comprends pas pourquoi personne ne peut m’aider, je suis encore persuadée que l’aide ne peut venir que de l’extérieur. Telle une enfant gâtée, j’attends que quelqu’un ou quelque chose me sauve…

Puis l’appel du gin se fait sentir, l’ivresse m’appelle, je ne veux plus savoir qui je suis, je veux être enveloppée dans les effluves de genièvre et galvanisée par la boisson énergisante. Je bois toute la soirée dans mon bar préférée, celui où j’allais déjà quand j’étais étudiante, rue Jean-Pierre Timbaud. Je suis assise sur un tabouret au bar, je parle, j’aime tout le monde, tout va bien, c’est formidable, puis je décide de me lever… Je tombe, je me fais très mal, quelqu’un me relève. J’habite à trois cent mètres, je mettrais une heure trente à rentrer chez moi. Je titube, je fais des arrêts-sieste à même le bitume près d’un platane, des personnes bienveillantes me raccompagnent, elles ont peur pour ma sécurité, il est tard … je suis une femme seule dans un quartier rempli de bars, salles de concerts et restaurants.

Si ces épisodes sont de moins en moins fréquents année après année, je n’arrive pourtant pas à arrêter de boire pour de bon. L’opinion des autres est importante, j’ai déjà arrêté de fumer, je suis passée du côté des casse-bonbons, si en plus j’arrête de boire, c’est fini pour moi, plus personne ne m’invitera nulle part, je serais isolée, je finirais ma vie seule avec mes chats, les pauvres. J’ai peur de changer parce que je sens bien qu’il s’agit d’un changement de mode de vie, ce n’est pas juste l’alcool le problème, c’est mon état d’esprit.

*

Tous mes souvenirs de honte sont liés à l’alcool. Parfois je ferme les yeux et je grimace en repensant à une beuverie en particulier ; j’ai des souvenirs de honte un peu partout, si bien que je ne peux plus aller nulle part. Désormais je bois chez moi dans le cocon de mon appartement, je prends soin d’éteindre mon téléphone avant. Je cherche à éviter l’envoi d’un message regrettable ou pire un appel malheureux. Je veux éviter la seule justification possible « Ce n’est pas moi, c’est la vodka ». Je prends toutes les précautions qu’il faut, je peux enfin boire seule, tranquille, sans danger.

Ce soir-là, la tristesse appelle la vodka cranberry, je vois mes larmes tomber dans le verre à cocktail, un peu de poésie. Je bois mes larmes en pleurant de plus belle. Lorsque je relève la tête, j’aperçois mon visage bouffi dans le miroir du salon, et je pense à ma mère qui dit toujours que pleurer ne sert à rien, non seulement les problèmes restent mais en plus on est moche les yeux rouges et gonflés. Elle a raison, je suis affreuse… Je ne peux pas continuer à me faire du mal, je ne sais même plus pourquoi je pleure. Je suis une grande fille, je ne peux plus me cacher derrière l’excuse de la jeunesse…

Je me dirige tranquillement vers mon bar, je prends toutes les bouteilles une par une, je les mets dans un sac et je sonne chez mon voisin pour lui offrir de l’alcool gratuit. Il a vingt-deux-ans, il reçoit beaucoup, il est absolument ravi. Je rentre chez moi avec la certitude que je ne boirai plus jamais une goutte d’alcool de ma vie. J’aime les « toujours » et les « jamais ». Je ressens une certaine forme d’ivresse devant cette décision, je répète à haute voix comme un mantra « Je ne boirai plus jamais, je ne boirai plus jamais». Je ne suis pas du tout effrayée, je suis complètement euphorique, j’ai envie de danser au milieu du salon une tisane au chèvrefeuille à la main. Je n’aurai plus jamais la gueule de bois. Plus jamais. Quelle joie !

Je n’aime pas le goût de l’alcool, je ne renonce à aucun plaisir. Adieu traits tirés, adieu gorge sèche, mémoire qui flanche, flashbacks et blagues douteuses, adieu le doigt dans la bouche, adieu le vomi, la transpiration, la honte. Adieu la honte ! L’ivresse ne me manque pas, il me reste l’euphorie et l’exaltation, l’opinion des autres ne compte plus, j’ai l’indécence d’être moi ! Je ne suis pas parfaite mais je m’en fous. J’aurais peut-être à nouveau honte, mais ce ne sera plus jamais à cause de mon état d’ébriété.