Le témoignage de Lula « 1000 heures sans alcool »

Depuis la rentrée, il y a des témoignages de personnes qui ont décidé d’arrêter l’alcool sur le blog. On commence avec Lula qui est blogueuse et ex barmaid dans les Alpes Maritimes, suite à la lecture de mon article sur les 1000 hours dry, elle s’est lancé dans ce challenge. Elle revient sur son expérience pour nous. Merci Lula !

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1000 heures sans alcool. Soit 42 jours. Si on m’avait dit que je participerais à ce challenge il y a un an, je ne l’aurais pas cru. J’aurais ri et je me serais servie un verre. Et pourtant, j’ai réussi ! Je n’ai pas touché une goutte d’alcool depuis le 1er août. Même un peu plus longtemps parce qu’avant que Pandora ne me parle de ce défi, je n’avais pas bu depuis à peu près une semaine.

Pourquoi ce challenge?Après tout, je ne suis pas alcoolique ! C’est ce que beaucoup de gens peuvent penser. C’est ce que je me disais aussi avant, quand l’idée d’arrêter l’alcool me traversait l’esprit. Non, je ne suis pas alcoolique mais j’ai travaillé longtemps dans le milieu de la nuit et je buvais régulièrement. Je m’étais déjà passée de mes coupes de champagne et de mes shots l’année dernière pendant un mois, histoire de voir si j’en étais capable. J’avais réussi et pour me féliciter, je m’étais pris une cuite. C’est un peu comme arrêter de fumer et se récompenser avec un paquet de Gauloises sans filtre. Ridicule.

Être derrière un bar, c’est être payé.e pour faire picoler les gens. Et pour boire avec eux, soyons honnêtes. On t’offre des verres, ça fait du chiffre et tu bois à l’œil. Quand tu offres une tournée de shots à tes clients, tu en prends un avec eux, pour trinquer, parce que ça leur fait plaisir. De plus, si tu ne bois pas derrière le bar, c’est que tu as une patience d’ange (ce qui n’était pas mon cas !). Pour supporter les gens bourrés, il faut être dans le même mood qu’eux. Je buvais donc tous les soirs ou presque, ça faisait partie du job. Et je finissais bourrée tous les week-ends. Parce qu’après le boulot, je partais boire en boîte. C’est l’afterwork des barmen. Je rentrais au petit matin, si je ne finissais pas en after, fatiguée et saoule, avec une partie de moi qui se demandait si c’était vraiment ça ma vie ? Faire la fête, sortir, et recommencer sans cesse ?

J’ai finalement quitté la nuit parce que ça ne me convenait plus. Servir de l’alcool aux mêmes habitués tous les week-ends, ça ne pouvait pas être ma mission de vie. J’avais l’impression d’entretenir leur mal-être. Je voyais régulièrement les clients tenter de noyer leurs problèmes dans l’alcool, boire pour oublier mais ne pas oublier de boire.

Je quittais le monde de la nuit mais je continuais de consommer de l’alcool. Parce que c’est « normal ». C’est « normal » de boire quand on est avec ses amis. C’est « normal » de prendre l’apéro. C’est « normal » de commander un verre de vin plutôt qu’un Perrier parce que « Oh, tu fais chier, tu vas pas prendre un soft quand même !  Allez, bois un verre ! » et puis de toute façon c’est le même prix alors autant payer pour de l’alcool !

En février, j’ai traversé une sorte de crise existentielle. Je cherchais ma voie, je cherchais des réponses à mes questions, je me cherchais moi-même, et plutôt que de faire face, je suis sortie tous les soirs et je suis tombée dans l’excès. J’étais arrachée tous les soirs. Une vraie poche. Je me couchais avec la tête qui tourne, voire je finissais ma nuit la tête dans la cuvette et je me levais le lendemain en me demandant pourquoi je m’infligeais ça, tout en essayant de reconstituer la chronologie de ma soirée, qui j’avais vu et ce que j’avais pu dire ou faire comme conneries. Les récits de mes soirées commençaient tous par « J’étais complètement déchirée ! ». Mais je continuais parce que j’allais mal. J’étais à un tournant de ma vie où plus rien ne semblait avoir de sens. Je sortais pour me donner un semblant de gaieté, qui n’était en fait qu’une illusion puisque je m’enfonçais un peu plus chaque jour au fond d’un trou sans fin. Je cherchais dans l’alcool un réconfort, une soupape, des réponses à mes questions. Et tout ce que ça m’apportait, c’était encore plus de questions existentielles et de mal-être. Un vrai cercle vicieux.

Un soir, je suis rentrée sobre ou presque. Je me suis allongée dans mon lit et pour une fois depuis bien longtemps, il ne tournait pas. Je me suis alors dit que c’était quand même génial de se coucher dans un état normal, sans avoir besoin de se relever dix fois pour se faire vomir… Et j’ai réalisé qu’il y avait quand même un gros problème. Est-ce bien normal de s’émerveiller sur le fait de rentrer sobre ? Je me suis fait peur, alors j’ai diminué ma consommation, sans arrêter complètement la boisson. J’ai continué les apéros. Comme tout le monde. Parce que c’est ce qu’on fait en société. Je buvais « normalement ». J’ai arrêté les alcools forts. Je suis passée tranquillement au petit verre de blanc et au Monaco. Jusqu’au soir où je me suis rendue compte que je buvais parce que les autres buvaient. Parce que je savais que si je commandais un Perrier, on allait me regarder bizarrement. Je buvais par habitude et pour faire comme tout le monde. Pas pour rentrer dans le moule, mais plutôt pour qu’on me foute la paix. Parce qu’on le sait, quelqu’un qui arrête de boire sera l’attraction de la soirée, et je n’avais pas envie d’être l’alien qu’on interroge sur sa décision de rester sobre.

On vit dans une société où c’est tout à fait normal de boire de l’alcool. Où une fête sans alcool n’est pas une vraie fête. Une société dans laquelle une personne qui ne consomme pas d’alcool n’est pas normale mais chiante, pas drôle, ne sait pas s’amuser… Moi je me demande si c’est bien normal d’avoir besoin de se mettre minable pour profiter d’une soirée entre amis. Si c’est normal d’avoir besoin de ça pour communiquer avec nos semblables… Et si telle est la normalité, je la trouve bien déprimante.

C’est finalement mon corps qui a décidé que c’était trop, qu’il fallait arrêter. Un simple Monaco m’a fait tourner la tête comme si je m’étais sifflée une bouteille de vodka. Quelques jours plus tard, mon verre de Blanc m’a causé des brûlures d’estomac toute la nuit. Mon corps me disait clairement qu’il était temps d’arrêter de se forcer pour faire plaisir aux autres, qu’il fallait que je m’écoute et que si je ne voulais pas boire d’alcool, j’avais le droit. Alors j’ai écouté mon corps parce qu’il est toujours de bon conseil.

La première fois que j’ai dit que je ne buvais plus, on m’a rétorqué que j’étais « devenue chiante ». Puis j’ai bien évidemment eu droit aux réflexions du style « Mais pourquoi ? T’es malade ? » ou « Mais t’es enceinte ? Allez avoue t’es enceinte mais tu veux pas nous le dire ! ». Et le fameux « Mais juste un verre ! ».

Au bout de quelques semaines, on m’a demandé si ça me manquait. Non, absolument pas. Je n’ai pas senti de manque, je n’ai pas eu une irrépressible envie de boire et je ne me suis pas sentie frustrée. Un soir, je me suis surprise à tendre la main vers la Despé de mon mec pour en boire une gorgée. Je n’avais pas bu depuis trois semaines, je n’en avais pas envie et pourtant je tendais la main vers cette bière comme si c’était une bouteille d’eau. J’avoue que je n’ai pas d’explication à ce geste , si ce n’est une vieille habitude ancrée qui n’avait plus lieu d’être.

Un événement m’a fait prendre conscience des situations, et surtout des émotions qui me donnaient envie de boire. Après une dispute avec des amies, la première chose à laquelle j’ai pensé a été « Ce soir, je me mets une mine ! ». Avant de réaliser que non, je ne buvais plus. J’étais très étonnée de ce vieux réflexe de mon mental. Ce jour-là, j’ai compris que l’alcool jouait un rôle dans ma vie. Un rôle malsain, mais un rôle quand même. J’ai compris que je buvais pour évacuer des frustrations, de la colère et de la tristesse. Il fallait trouver un autre moyen pour gérer mes émotions. Peut-être commencer par les accepter ? Je me suis tournée vers la méditation et le yoga. C’est tout de même plus efficace que d’enchaîner les shots en faisant semblant que tout va bien.

Le dernier week-end du défi, j’ai fait un extra dans le bar où je travaillais avant. Durant une fraction de seconde, j’ai eu peur de me laisser tenter par un petit verre mais je me suis rassurée en me disant que je n’étais pas arrivée jusque là pour tout foutre en l’air à cause du boulot.

J’avoue que la Pàtron Cafe (tequila aromatisée à la liqueur de café) m’a fait de l’œil dans le frigo samedi soir pendant le rush. Avant, je me servais quelques shots, histoire de me donner du courage pour arriver à la fin de la soirée sans tuer quelqu’un. Ce soir-là, quand j’ai sorti la bouteille, je l’ai regardée avec un brin de nostalgie. Puis j’ai repensé au goût fort du premier shot (le premier a toujours du mal à passer!), à sa texture épaisse, pas si agréable que ça, sa couleur pétrole et à toutes ces soirées où j’en avais abusé, suivis par ces lendemains qui déchantent. Alors je l’ai sagement rangée à sa place. Et j’étais assez fière de moi !

La grande question au début a été : qu’est-ce-que je vais boire ? Parce que payer le prix fort pour un jus d’orange que je peux boire chez moi, c’est vrai que ça me fait chier. J’ai redécouvert le jus de tomate. J’adorais ça quand j’étais ado et j’ai eu envie d’en boire quand j’ai stoppé l’alcool. Ça me donnait l’impression de me nettoyer de l’intérieur (je ne sais pas si je jus de tomate a cette vertu!). Quand je sortais et que je n’avais pas envie de débattre sur ma non-consommation d’alcool, je commandais discrètement un virgin mojito au bar. Je sais que personne ne fait la différence entre un mojito avec ou sans alcool. Ça c’était plutôt au début, quand j’avais encore peur du regard des autres. Maintenant, je n’en ai plus rien à foutre. Je me dis que celui que ça dérange a probablement un problème avec l’alcool et qu’il ferait mieux de se questionner lui-même plutôt que de se moquer de moi. Au restaurant, j’ai remplacé le vin par de la San Pellegrino ou du Perrier. Il peut m’arriver de boire des cocktails de fruits mais je sais qu’ils sont excessivement chers pour ce qu’il y a dedans alors j’évite.

L’autre soir au bar des clients m’ont demandé une tournée de shots et ont voulu que j’en prenne un avec eux, je leur ai répondu que je ne buvais pas, ils ont été étonnés et m’ont demandé pourquoi. J’ai répondu que j’avais vu trop de gens bourrés dans ma vie et que je ne voulais pas finir comme eux. Ils ont ri. Je leur ai dit que j’étais très sérieuse et ils sont partis, quelque peu interloqués.

42 jours sans alcool. Je suis fière. Je remarque que je passe de meilleures soirées. Je les apprécie mieux. Je rentre sereine, sans flipper de me faire contrôler par les flics. Je m’endors sans problème. Je crois que ça m’a un peu permis de me foutre du regard des autres aussi. Je suis plus lucide sur les gens et les situations quand je sors. Et j’apprends à maîtriser mes émotions d’une manière plus saine et constructive plutôt que de les faire taire à coup de tequila !

En arrêtant de boire de l’alcool, j’ai compris pourquoi je buvais. J’ai compris que ça ne m’apportait rien de bon, que je n’avais pas une relation saine à l’alcool. Ca faisait longtemps que je me demandais pourquoi je continuais à boire, sans jamais oser arrêter. Le fait de participer à un challenge m’a apporté une motivation. Bien sûr, j’aurais pu choisir de ne pas aller au bout. J’aurais pu craquer, me dire qu’un verre c’est rien. Peu de gens étaient au courant de ce défi parce que je l’ai fait pour moi, j’aurais donc pu décider de m’octroyer un petit verre, mais si j’avais abandonné en cours de route, je m’en serais voulu.

Est-ce-que je boirais modérément un jour ? Je ne sais pas. J’ai tendance à tout faire dans l’extrême et je me dis que si j’ai réussi à m’en passer pendant plus d’un mois, autant continuer. Je me demande surtout quels seraient les bénéfices si je recommençais à boire ? Je sais qu’après ce sevrage, je serais bourrée après un verre. Est-ce que j’ai vraiment envie de ressentir les effets de l’alcool ? Pas vraiment. Peut-être que je me laisserais tenter par un bon champagne si l’occasion se présente, qui sait ? Je verrais bien sur le moment, je n’ai pas envie de me prendre la tête avec ça. Ce que je sais, c’est que si je bois à nouveau, ce ne sera plus pour faire taire mes émotions, ce ne sera plus quand je vais mal, ce ne sera plus pour fuir. L’arrêt de l’alcool faisait sûrement partie de mon chemin et de ma quête existentielle. J’ai changé ma façon de vivre, même si ça paraît minime et anodin, pour moi c’est une grande évolution.

Aujourd’hui je peux le dire : je suis sobre depuis plus d’un mois. Et oui je suis très fière de moi.

2 commentaires sur “Le témoignage de Lula « 1000 heures sans alcool »

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